mercredi 20 juillet 2022

PASTICHE PROUSTIEN

 J'ai participé à un concours de pastiches proustiens organisé par les Amis de Marcel Proust et je n'ai pas été retenu. Il fallait utiliser la phrase "Mort à jamais ? Qui peut le dire ?"

Voici le texte.


Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Le narrateur ou le romancier ?


Le salon de Madame de Cambremer bruissait quand j’y pénétrais en cette belle fin d’après-midi d’été où régnait cette lumière si originale qu’on ne peut retrouver que dans certains tableaux de Poussin au Louvre comme à Chantilly. Je sentis immédiatement que quelque chose se passait et que j’étais l’objet de l’attention de tous, ce qui ne pouvait manquer de me mettre mal à l’aise, comme si je n’étais pas le bienvenu ou qu’au contraire je n’étais que trop attendu. Je savais déjà de quoi il s’agissait mais ma surprise vint de ce que je ne pensais pas que cela pût survenir aussi vite. J’avais à peine eu le temps de publier à compte d’auteur le premier volume de mon roman A la recherche du temps perdu après que deux éditeurs l’avaient refusé, et je m’étonnais que l’on pût en parler déjà alors que je ne l’avais qu’à peine fait porter. Je craignais un scandale, j’étais partagé entre le désir de plaire que les refus des éditeurs avaient déjà entamé et le risque que mes relations mondaines ne se reconnaissent dans mes personnages de roman au point qu’ils ne veuillent plus me fréquenter dans les salons ou ailleurs. C’est pourquoi j’avais pris soin, et pas seulement pour les raisons que je viens d’évoquer mais surtout par choix esthétique, comme deux artistes assis côte à côte en face d’un paysage peignent au même moment deux œuvres si différentes qu’on pourrait dire qu’elles ne se ressemblent pas mais où pourtant le sujet est la Seine à Rouen, un pont l’enjambant et la cathédrale apparaissant au loin dans le soleil couchant, de prendre mes précautions et d’affirmer mon style, mes ambitions littéraires n’étant pas de plagier le journal des Goncourt, afin que mes personnages soient un tel mélange de caractères, de traits, de façons de parler, de gestes, de comportements, empruntés à tant de personnes que j’avais fréquentées ou non, de personnes que j’avais à peine aperçues, de personnes dont on m’avait parlé en bien comme en mal, de personnes vraies ou sorties de mon imagination, qu’aucune de mes fréquentations ne pût les reconnaître et s’y reconnaître au point même qu’il m’arrivait de m’y perdre et que je dusse revenir parfois sur ce que j’avais écrit parce que mes propres héros, je finissais, en raison des nombreux détails picorés ici ou là, par ne plus les reconnaître. Cette prudence était sans doute une forme de lâcheté dans mon entreprise de romancer ma vie ou de la rendre réelle car ces hommes et ces femmes que j’avais eu tant de mal à fréquenter étaient devenus une de mes raisons de vivre mais aussi le matériau de ma vie d’écrivain et je ne souhaitais rien moins que de les conserver. Le personnage de Madame de C n’était pas la copie parfaite de la Madame de Cambremer que je connaissais, elle était un assemblage comme la réelle Madame de Cambremer m’avait servi en la découpant en morceaux à composer le patchwork de la duchesse de G, du baron de Ch, d’Odette de C ou de Charles S. Les personnes réelles qui m’inspiraient étaient d’ailleurs si bien transformées dans le roman qu’il m’arrivait de mélanger la vraie Madame de Cambremer comme la fausse Madame de C avec la vraie et la fausse Madame Verdurin ou avec le vrai et le faux Morel comme lorsque l’on se réveille au lendemain d’une nuit peuplée de rêves et que l’on ne sait plus où finit le songe et où commence la réalité. Je sentais donc que les regards se tournaient vers moi et qu’en même temps, ils m’évitaient : la situation devenait gênante car si tout le monde ressentait le malaise personne n’avait envie de le dissiper.

J’aperçus Bergotte dans un coin de la pièce. Il me fit un signe discret du bout des doigts que je pris pour un encouragement car ce furtif mouvement émanant d’un être si timide avait la même signification pour moi que si Robert de Saint-Loup, dont chacun connaît l’exubérance des sentiments, avait lancé ses bras en l’air en poussant un cri perçant au travers de la pièce. Madame de Cambremer fondit sur moi. « On fait le cachottier ? Je ne savais pas que je recevais dans mon salon, outre Bergotte et Anatole France, un nouveau romancier cherchant à percer. » Je baissais les yeux ne sachant pas à quel moment surviendrait l’attaque, ni quelle partie de ma sensibilité elle atteindrait. Bergotte s’était rapproché, s’attendant à ce que je succombe à une violente agression, mais il n’en fut rien. « Vous m’avez lu ? osais-je demander avec naïveté.  -- Mais bien sûr que non ! Comment aurais-je pu vous lire puisque vous ne m’avez même pas fait porter un exemplaire de votre roman ? » Je regardais Bergotte, quémandant un regard qui n’arriva pas malgré la grande complaisance qu’il me portait, tout en implorant son pardon car à lui non plus je n’avais pas fait porter le livre, puis me tournait vaillamment vers Madame de Cambremer qui était connue pour son grand souci des arts qu’elle affichait à toute occasion afin que l’on n’oublie jamais sa détestation de Chopin, son goût immodéré pour Monet et Elstir et son wagnérisme militant, et lui dis « Je n’ai pas commencé la distribution… - Quel menteur ! » Elle avait dit cela très haut pour que tout le monde l’entende, « Il faut bien que je l’aie appris de quelqu’un… »

     « Qui l’a lu ? » demanda l’obscur avocat dont l’auteur préféré était Paul Bourget qu’il portait aux nues à l’égal de Rousseau ou de Montaigne de même qu’il clamait, en pensant que son absence de goût serait effacée par la détermination de ses convictions, que Le Sidaner était bien supérieur à Elstir. Madame de Cambremer se tourna vers lui, embarrassée par son mensonge initial : elle avait dit ne pas avoir lu mon roman pour pouvoir me reprocher de ne pas lui en avoir fait porter un exemplaire mais elle ne pouvait plus dire ce qu’elle avait sur le cœur car elle aurait montré à tous qu’elle avait menti. Elle avait pourtant des ressources pour se sortir de tous les mauvais pas de la vie mondaine, rien n’aurait pu l’empêcher d’avoir raison. « On m’a dit même qu’un de vos personnages me ressemblerait et que cette ressemblance ne serait pas flatteuse, voire un peu choquante… » Elle se mit à parler des personnages que j’avais créées avec une assurance telle que je me demandais si ce n’était pas elle qui avait écrit et si elle n’avait pas oublié que la minute précédente elle avait affirmé haut et fort qu’elle n’avait rien lu. Elle ne dit pas un mot sur le style, elle aurait pu critiquer comme je l’entendis plus tard venant d’autres bouches « les phrases sont un peu longuettes » ou « on s’y perd » car seul le portrait chinois l’intéressait : elle voulait absolument mettre des noms sur les personnages et elle semblait y arriver mieux que moi bien qu’elle se trompât avec un zèle amusant. Je repensais, pendant qu’elle parlait, à une conversation que j’avais eue un jour avec Bergotte, sur les allers et retours entre la vie réelle et la vie romancée, lui qui craignait tant de se fâcher avec ses proches qui auraient pu se reconnaître dans ses personnages, surtout en raison de leurs défauts. A l’inverse, il prétendait qu’il fallait beaucoup de temps à quelqu’un pour qu’il se rende compte qu’en lui disant des choses agréables il s’agissait de flatterie ou, comme l’aurait dit Charlus, d’un intéressé « cirage de pompes », mais qu’il était encore plus difficile de comprendre que les défauts des autres qui nous sautaient au visage, on avait beaucoup plus de mal à se les attribuer. Plus Madame de Cambremer parlait dans un état d’excitation et d’emportement qui reflétait sans doute la façon qu’elle avait eue de me lire et plus je comprenais que sa réception du roman était pour moi à la fois un calvaire parce qu’elle n’avait pas compris mes intentions et une récompense parce que j’avais réussi à la dérouter au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. J’avais jadis émis devant Bergotte une hypothèse qui avait eu l’air de le terroriser au point qu’il avait cessé immédiatement de se caresser la barbiche : « Est-ce que vous avez envisagé, comme l’a suggéré Jorge Luis Borges, que les personnages de vos romans puissent lire vos livres ? » Madame de Cambremer était à la fois une personne réelle et un morceau de personnage de roman et s’était identifiée à tort à la duchesse de G, celle du roman, en regrettant les défauts qu’elle me reprochait de l’avoir affublée mais en s’attribuant les qualités dont je l’avais gratifiée alors que personne, la connaissant, n’eût imaginé qu’elle en possédât le centième. Ainsi, le personnage de la duchesse de G était le personnage rêvé de la vraie Madame de Cambremer alors que dans son salon elle ne cessait de dire du mal de la vraie duchesse de Guermantes avec une constance appuyée chaque fois que l’occasion s’en présentait. La découverte de cette méprise me saisit d’effroi car Borges avait non seulement compris que les personnages des romans étaient capables de lire ce que les autres disaient d’eux et apprendre ainsi que leur femme les trompait ou comment leur meilleur ami les avait trahis, mais, ayant un jour questionné un romancier par un « Mort à jamais ? Qui peut le dire ? », il avait aussi révélé que le narrateur, au lieu de mourir au moment du mot Fin, survivait à son créateur et que les jugements qu’il portait pouvaient se retourner contre le romancier en le rendant invisible à la postérité ou, au contraire, trop visible et immortel mais mal compris. 

     Il ne me restait plus qu’à corriger les coquilles Grasset de la première édition mais surtout à modifier ou à supprimer les passages où l’immortel narrateur aurait pu mettre en danger mon éventuelle gloire posthume.

 

lundi 6 septembre 2021

QUI VOLE UN OEUF VOLE UN BOEUF


 

Son père commença par lui passer un savon. Un savon par la parole et sans élever le ton. C’étaient les habitudes de la maison. Mais ce n’était pas vraiment une habitude car cela n’arrivait pas souvent.


C’était pourtant véniel. Il avait pris le stylo de l’un de ses camarades et ne lui avait pas rendu. Le camarade l’avait dénoncé.


Et son père est venu à l'école, spontanément. L’instituteur, un type banal, ni beau ni moche, un T shirt bleu pétrole, des tennis flambant blanches et un jean fatigué, reçoit le père et le fils debout dans la cour. 


« L’affaire est-elle réglée ? »


L’instituteur a l’air fâché. « Oui, votre fils s’est excusé. Mais je ne suis pas satisfait. - Pourquoi ? - Parce que je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi il a fait cela… - Nicolas ? »


Nicolas prend un air penaud. Il baisse la tête, regarde ses pieds et joue les abrutis.


« Écoutez, je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, nous lui avons fait la leçon, ce n’est quand même pas très grave… »


L’instituteur : « C’est tout ? »


Le père : « C’est tout. Je crois qu’il a compris l'affaire et qu’il ne recommencera plus. Il sait que nous avons été déçus mais nous avons compris : c’était un accident. »


Nicolas a réalisé ce que signifiait décevoir ses parents. Il pense  pourtant qu'ils en ont fait un peu trop, emprunter un stylo, ce n'est quand même pas grand chose... Il voudrait tant que ses parents continuent d'avoir une haute idée de lui. Il voudrait continuer d'être le meilleur à leurs yeux. Il comprend aussi que la tâche est impossible, qu'il n’y arrivera jamais parce que ses parents ont des idéaux trop élevés, des attentes trop fortes, des ambitions démesurées.


Mais l’instituteur n’est pas satisfait. Il aimerait que ce vol de stylo soit un déclic fort, le point de départ d’une réflexion plus générale sur la philosophie de la vie. En réalité, c’est lui qui est le plus déçu par ce qu’a fait Nicolas. Comme si le vol d’un stylo était une sorte d’avertissement sur ce qui pourrait se produire plus tard. Un signe que quelque chose ne va pas qui annoncerait d’autres délits plus graves. Et l’instituteur aimerait pouvoir agir pour que cela ne se reproduise pas.


Le père croit connaître son fils mais le vol du stylo l’a surpris et inquiété. Plus que sa femme. Pourrait-il se tromper du tout au tout ? Nicolas n’a que neuf ans. Il se rappelle une étude d’un organisme public qui attirait l’attention sur le fait qu’il était possible, dès l’école élémentaire, de prévoir qui serait délinquant. Tout le monde avait hurlé au scandale, parlé de flicage des enfants, de déterminisme social ou comportemental, et le soufflé était retombé. Peut-être pas dans l’esprit de l’instituteur.


Nicolas commence sérieusement à s’ennuyer. Comme dirait son père pour autre chose : « On ne va pas en faire un plat ! »

Son père : « Est-ce qu’on peut passer l’éponge ? »

L’instituteur a l’air gêné. « Je suis embêté »

« Pourquoi ?

- Parce que je ne sais pas si on en fait trop ou pas assez…

- C’est une question que nous nous sommes posée avec sa maman.

- Vous voyez…

- Si on demandait son avis à Nicolas… »

Il ose lever le regard.

« Je ne recommencerai pas… »


Son père lui pose une main ferme sur l’épaule et regarde l’instituteur qui, au premier degré, ne sait pas sur quel pied danser.

« Tu connais l’expression Qui vole un œuf vole un bœuf ?

- Oui.

- Elle te paraît juste ? »


Nicolas lève les yeux sur son père. Il ne sait pas quoi répondre.

Le père s’adressant à l’instituteur : « Et vous, vous la trouvez juste ?

- Un peu.

- Un peu ?

- Oui, ne pas voler semble un impératif moral, quel enseignant dirait à ses élèves que voler n’est pas une faute ? Ou, pire, leur dirait que voler est parfois justifié… Commencer par un petit vol, un œuf, serait le premier pas qui compte… avant d’en faire plus… 

- Il y a pourtant Jean Valjean. 

- Vous avez raison. Voler par nécessité est parfois un impératif moral…

- Tu suis, Nicolas ? » 


Il fait oui de la tête mais il ne sait pas qui est Jean Valjean. Et il n’ose pas le dire.


Son père vient à son secours : « Jean Valjean est le personnage central des Misérables de Victor Hugo qui a volé un pain pour nourrir sa famille et qui est condamné au bagne pour cela… »


L’instituteur en plaisantant : « Tu n’as pas volé un stylo pour nourrir ta famille… »


Le père de Nicolas n’est pas content qu’on en revienne au stylo… 


« Tu vois, Nicolas, ce n’est pas bien de voler, et le vol du stylo n’est quand même pas très grave, pardon pour la soufflante que tu as reçue à la maison, pardon Monsieur Flandrin, je ne minimise pas l’affaire, mais j’aimerais que tu ne recommences pas parce que, d’abord, ce n’est pas bien de voler et, d’autre part, cela donne une mauvaise image de toi… Monsieur Flandrin, désolé de penser à votre place, est perturbé par ce que tu as fait et il est possible qu’il ne te voie plus jamais de la même façon…

- Il ne faut pas exagérer…

- Disons que j’exagère… Mais, pour en revenir à l’essentiel, je vous propose une autre explication à l’expression Qui vole un œuf vole un bœuf, une explication plus… politique, si l’on veut, infondée et hors contexte par rapport à sa signification originelle, je l’admets... On en a parlé hier avec sa maman qui, en passant, n’est pas venue aujourd’hui car elle ne voulait pas que Nicolas puisse penser qu’il s’agissait d’un procès en bonne et due forme, bref… » 


Il s’arrête, comme s’il hésitait, il se demande si ce qu’il va dire est destiné à son fils ou à l’instituteur, il penche pour la deuxième possibilité, et se dit que c’est donc inutile. Il pense aussi que si son fils ne va pas tout comprendre il en sera imprégné et pourra le retrouver plus tard dans un coin de son cerveau quand il en aura besoin. Sa femme et lui ont toujours évité de parler bébé, enfant, ado, à leurs enfants, ils ont toujours tenté de parler normalement. Il continue.


« Donc, mon explication est la suivante : les pauvres volent des petits pains dans des boulangeries et les riches volent des fortunes en utilisant des méthodes de grands voyous, l’optimisation fiscale, le délit d’initié, la corruption… »


L’instituteur : « Oui, mais non, vous détournez le sens de l’expression…

- Oui.

- Et dans quel but ?

- Nicolas sait que ce vol de stylo nous surprend, nous attriste mais que nous n’en faisons pas un jugement définitif sur lui-même. Et mon interprétation politique du dicton lui ouvre des horizons…

- Si l’on veut… C’est quand même un peu tiré par les cheveux. »


Le père de Nicolas : « J’en conviens. Mais on pourrait dire aussi que le vol, c’est chacun selon ses moyens. »


Nicolas : « Ça doit pas être facile de voler un bœuf… »


(Versailles le lundi 30 août 2021)

dimanche 8 août 2021

UNE MAITRESSE IMAGINAIRE


 

Elle lui avait dit d’emblée qu’il n’était pas possible qu’elle quitte ses enfants.


« Je ne te demande pas de quitter tes enfants, je te demande de quitter ton mari. » Elle avait souri puis elle avait répondu : « Ce n’est pas négociable. Si je quitte mon mari, je détruis ma famille et c’est contre mes principes d’engagement. » 


Il avait eu beau argumenter, il avait trouvé toutes les bonnes raisons du monde et il les avait développées avec élégance, c’est un homme fin et cultivé, c’est aussi pour cela qu’elle l’apprécie, mais elle était restée sur son refus. Elle lui avait aussi dit : « Tu es un homme, comporte-toi comme un homme, profite de la situation, ne prend pas de décisions, garde ta femme et tes enfants avec, en plus, une maîtresse qui t’aime et qui ne pense qu’à toi… C’est-y pas un beau programme ? » 


Cela ne lui convenait pas. Était-ce une posture ?

 

Il n’aimait pas les situations ambiguës, non pour des raisons morales, tromper sa femme avec la femme de son meilleur ami, mais plutôt pour des raisons pratiques : il savait qu’un jour ils seraient découverts et il appréhendait ce moment, celui des complications, des règlements de compte, des reproches, du ressentiment, de la jalousie. Il savait comment cela allait se passer : le dénouement serait sanglant au propre et au figuré.


Elle : « Tu ne penses pas qu’en nous dévoilant maintenant cela ne serait pas sanglant… - J’avoue… Mais au moins nous aurons dissimulé moins longtemps. Ce sera un reproche de moins. »


La situation était intenable. Il passait des nuits, allongé à côté de sa femme qui se demandait pourquoi son sommeil était si agité, à peser le pour et le contre : dire maintenant ou attendre de se faire prendre.


Lui : « Nous avons encore un avenir. Nous sommes encore jeunes, nous avons toute la vie devant nous et nous nous privons de vivre un amour que nous n’avions jamais connu auparavant. »

Elle : « Je ne dis pas le contraire mais j’ai décidé que les enfants comptaient plus que le reste. - Nous n’avons qu’une vie ! - Et eux-aussi. »

 

Ils avaient envisagé la situation des centaines de fois et la conclusion qu’ils en tiraient, ils étaient toujours accord : ils étaient faits l’un pour l’autre mais les circonstances avaient voulu qu’ils s’étaient rencontrés trop tard et que leur vie était déjà trop entamée pour qu’ils en changent… Une autre interprétation était possible : ils ne s’étaient pas rencontrés trop tard, c’est parce qu’ils s’étaient rencontrés tard, qu’ils pouvaient apprécier leur entente à la lumière de ce qu’ils avaient vécu auparavant. 


Elle lui avait souvent fait peur en lui racontant ce qui se passerait s’ils se déclaraient. Les cris, la fureur, les disputes, les avocats, les bons conseils, les enfants perturbés, les divorces, les agents immobiliers, les gardes partagées ou non, le casse-tête des enfants pour les vacances, pour les week-ends, les familles recomposées, une sorte d’enfer domestique qui n’en finirait jamais. Les histoires d’amour finissent mal en général… mais les divorces commencent et ne finissent jamais. Surtout pour les enfants, ajoutait-elle.


Il avait fini par lui dire « Mais tout le monde fait ça… » sans se convaincre lui-même tant les exemples qu’ils avaient devant les yeux leur paraissaient désastreux. La littérature sociologique des divorces se résume à ceci : cela se passe toujours bien en général (statistiquement) et très mal en particulier. Les cabinets de psychiatres et de psychologues sont remplis de divorcés et d’enfants du divorce mais c’est sans doute un prétexte trouvé pour se plaindre.


Ainsi allaient-ils ne pas se séparer, ainsi allaient-ils vivre dans la clandestinité, mentir, cacher et, peut-être, s’amuser encore plus que s’ils étaient passés par la case transparence. 


Elle ne lui avait pas dit : la différence entre nous sera que j’aurai la garde des enfants et que tu ne l’auras pas. Ce sera pitoyable.


Elle lui fit promettre qu’il faudrait qu’ils avouent si leur vie devenait intenable. Il avait soupiré. Nous arrive-t-il vraiment de dire la vérité à ceux que l’on aime ? Et quand on ne s’aime plus il est trop tard. Leur vie n’était pas vraiment intenable. Il leur arrivait même en plaisantant de se comparer à des agents infiltrés chez l’ennemi, et la série The Americans les avait bien fait rire tant elle était peu réaliste et… intenable. Elle : « Notre vie n’est-elle pas invraisemblable ? » Lui : « Non, trop vraisemblable : compliquée mais excitante, si on veut. »


Et ils ne pouvaient en parler à personne. C’était leur secret.


Lui redoutait plus qu’elle que leurs doubles vies ne finissent par ne plus les intéresser, voire qu’elles se banalisent, qu’elles les lassent, qu’elles ne redeviennent aussi insignifiantes que leurs vies officielles et maritales.


Mais ils y échappèrent.


Comme de vulgaires espions, et ils auraient préféré ressembler à ceux de John le Carré plutôt qu’au couple d’infiltrés soviétiques de la série, bien que chez le Carré les histoires finissent toujours par mal tourner, ils avaient des codes, des cachettes, des routines, des signes, des façons d’échapper à l’ennemi.


Ils se sentaient, lui plus qu’elle, nostalgiques d’une vie qu’ils auraient pu mener s’ils s’étaient connus avant et coupables de ne pas avoir divorcé. 


Les deux familles habitaient dans la même ville. Leurs enfants fréquentaient presque les mêmes écoles. Ils avaient presque les mêmes revenus et déclaraient leurs impôts dans la même tranche marginale des trente pour cent.


Alors, pourquoi refusait-elle le divorce ? Il finit par abandonner, cesser de le lui demander, et se contenter de cette existence bancale. Elle avait raison : les hommes, et lui en particulier, s’accommodaient et finissaient par s’accommoder de l’absence de conflits en reculant bravement devant les complications.


Un soir, c’était une soirée d’automne, la rentrée des classes venait d’avoir lieu, il faillit craquer. Il buvait une bière avec son meilleur ami, Pierre, son ami d’enfance, d’adolescence, d’homme, celui qu’il trompait avec sa femme, et ils étaient en train, non de refaire le monde (il était beaucoup trop tard pour qu’ils en aient le courage ou l’espoir), mais de ressasser leurs souvenirs qui remontaient à la classe de quatrième, avec, comment dire, une nostalgie critique, une ironie acérée qui, à leur grand déplaisir, étaient toutes les deux teintées de ce sentimentalisme qu’ils redoutaient quand ils étaient très jeunes…


A la troisième bière il était sur le point de parler mais ce fut Pierre qui se lâcha : « Tu sais, cela commence à se voir que tu as une copine… - Hein ? - Oui, je te connais bien, je suis ton meilleur ami, j’ai remarqué, et si j’ai remarqué il est certain que Lina va le remarquer, que tu n’es plus comme avant, tu as l’air heureux et inquiet et derrière ça, il ne peut y avoir qu’une femme… »


Il était pétrifié. Le moment tant redouté était sur le point d’arriver. Pourtant, le calme de Pierre, sa façon paternelle de lui parler, était plutôt rassurant : Pierre n’avait pas compris qu’il sortait avec sa femme. Il était donc temps pour lui de se trouver une maîtresse imaginaire.


(Versailles, le 8 août 2021)

samedi 17 juillet 2021

AMOUR DECONCERTANT

 




Quand elle découvrit dans Le Figaro l’article de Cirus critiquant le concert de l’avant-veille au théâtre des Champs-Élysées, elle eut du mal à s’y plonger. Elle finit par le lire mais en sautant des paragraphes, des lignes, des bouts de phrases, des mots si bien qu’elle l’avait parcouru sans en avoir épuisé les détails mais en ayant compris le sens : le fameux Cirus avait écrit un inattendu papier au vitriol contre son époux de pianiste. Ce n’était pas la première fois qu’un critique se laissait aller à tirer sur la diva mais elle saisit que si elle lisait mot pour mot cette critique-là, ce qu’elle ne fit jamais, elle serait non seulement effrayée mais transformée. L’article était sobrement intitulé « Une soirée ratée ».


Elle se demandait comment Aloysus allait réagir. A vrai dire, elle ne se le demandait pas. Elle le savait. Son mari prétendait se moquer des critiques mais il préférait qu’elles soient bonnes, ce qui était le plus souvent le cas, que mauvaises et trouvait, dans ce cas, qu’elles étaient à côté de la plaque : lui-seul était capable de se trouver des défauts.


« Aloysus Bertrand nous proposait hier soir un programme alléchant. Et comme d’habitude quand il se produit à Paris la salle était comble, c’est à dire à moitié pleine en raison des contraintes sanitaires, elle bruissait, les futurs auditeurs étaient tellement contents d’en être, tellement contents et fiers d’avoir pu trouver une place en cette période de disette musicale, ils se regardaient comme des happy fews, des privilégiés, l’élite de l’élite des mélomanes fortunés et intellectuellement bien pourvus. Et ces fans, ces groupies, ces thuriféraires, chuchotaient, se regardaient, s’extasiaient, attendant le moment où ils pourraient pousser des cris à l’arrivée de la légende vivante du piano, la légende française qui plus est, une exception confirmant la règle Nul n’est prophète en son pays, cette France qui aime tant dénigrer ses gloires et préférer les étrangers jusqu’à ce que les mélomanes britanniques, états-uniens ou japonais la rappelle à ses devoirs d’admiration à l’égard de nos compatriotes.


« … Aloysus Bertrand est connu pour ses interprétations fulgurantes de Chopin et de Beethoven. On se rappelle à Munich ce fantastique concert où le public l’a acclamé debout pendant près de vingt-cinq minutes…

« …Mais l’autre soir Bertrand n’y était pas. On aurait dit, quand on l’entendit jouer le deuxième impromptu de Schubert, qu’il avait perdu la grâce. Tout sonnait faux… Et ne parlons pas de ce prélude de Rachmaninov où il semblait manquer du sang-froid nécessaire pour être à la hauteur de sa réputation… »


Quand les critiques étaient bonnes, voire élogieuses, Jeanne-Paule ne disait rien, elle le laissait venir, elle attendait qu’il se manifeste… Quand elles étaient mauvaises, elle prenait les devants dans le genre « T’as vu ce qu’a écrit ce crétin de machin, tu crois qu’il connaît quelque chose à la musique ? » 


Ce jour-là et les jours suivants il fit comme si de rien n’était. Elle interpréta cette attitude comme une preuve qu’il avait lu la critique et qu’il ne voulait pas en discuter ou qu’il craignait ce qu’elle lui dirait. Mais elle ne disait jamais rien ou répétait toujours la même chose. Était-il toujours aussi persuadé que quoi qu’elle en pense, elle le soutiendrait ? Avait-il peur qu’elle se départisse de son attitude bienveillante et qu’elle commence par dire « L’autre soir, tu n’y étais pas… » ? 


Ce qui la gênait le plus fut qu’il pût lui reprocher de ne lui avoir rien dit alors que « le rôle d’une épouse, quand même, c’est de dire la vérité, d’avertir, pas de mentir… pour protéger son mari des mauvais coups des autres… »


 L’autre soir elle ne l’avait pas trouvé à son aise mais, et cela elle ne pouvait pas plus le lui avouer, cela aurait été trop, que cela faisait des années qu’elle ne l’écoutait plus… Elle était là, présente, la femme du maestro, attentionnée, attentive aux détails, désamorçant les futurs ennuis, arrondissant les angles, évitant que ce qu’il n’aimait pas, des choses futiles, un contretemps idiot, une loge mal rangée, un bouquet de fleurs intempestif, ne survienne, elle aimait donc son mari, certes, mais ce n’était plus parce qu’il était un pianiste célèbre, il y avait d’autres raisons bien plus subtiles et plus profondes. Elle était toujours là, elle assurait l’intendance, elle appréciait les applaudissements, les bravos, les bis, les ovations, mais elle était bien incapable de juger ce qu’il jouait. Elle était devenue sourde. Elle avait non seulement perdu tout esprit critique mais elle n’avait plus les moyens de l’exercer. 


Elle craignait qu’il ne sache qu’elle avait lu la critique, il ne pouvait pas en être autrement, et que le fait qu’elle n’ait pas réagi signifiait qu’elle n’avait rien à dire pour le défendre. A moins qu’il ne se soit rendu compte de rien. Qu’il ait souhaité simplement ne rien entendre venant d’elle ou que son niveau de notoriété, l’ensemble de son œuvre, le rendait imperméable à des jugements émanant de personnes qu’il méprisait. Il méprisait les critiques.


Elle l’avait séduit puis aimé parce non pas parce qu’il était un musicien déjà célèbre mais parce qu’il lui plaisait physiquement et intellectuellement. Qu’il fut la coqueluche des femmes qui souhaitaient non seulement passer dans son lit mais le faire savoir et, en plus, critiquer sa façon de faire l’amour, l’avait excitée.


Elle l’aimait toujours mais elle n’aimait plus le pianiste, non pas que son style, son inspiration ou sa technique aient changé, il lui semblait même qu’il jouait mieux qu’avant, mais parce que son pianiste de mari lui avait déjà tout dit musicalement. Elle n’était plus surprise. Elle ne frissonnait plus quand il interprétait si bien Beethoven, ah, cet allegro con brio de la vingt-et-unième sonate, mais elle frissonnait de peur qu’il rate son interprétation et ne fasse plus frissonner les pimbêches du premier rang. 


Elle s’est toujours rappelé cette chanson de Michel Berger, et son mari n’aurait pas aimé qu’elle puisse avoir des goûts si vulgaires, la chansonnette, « La groupie du pianiste », une chanson qui l’avait beaucoup touchée et qui, pourtant, ne correspondait en rien à sa situation. Elle n’avait jamais été amoureuse d’un égoïste. Elle avait été amoureuse, elle était désormais sentimentalement affectueuse pour un homme qui lui avait permis d’entrer dans le monde très clos des grands pianistes et des grands musiciens. Dans un monde qui lui avait permis de s’extasier d’elle-même : il est même probable que son nom restera dans l’histoire de la musique comme la fidèle compagne du grand pianiste, une femme qui aura sacrifié sa vie pour une diva.


Mais elle avait abandonné depuis longtemps la musique.


Elle se dit que lors du prochain concert, dans une semaine à Bâle, elle essaierait d’écouter jouer son mari.


(Versailles, le 15 juillet 2021)

vendredi 23 avril 2021

GENOCIDE(S)

 


Chanthou et Pan Pich sont frère et sœur. Ils sont la joie de vivre incarnée. Ils ont eu envie de s’en sortir. Ils ont eu envie d’oublier. Ils rient, ils ne font pas semblant de rire, ils plaisantent, ils ne font pas semblant de plaisanter. Ils font juste semblant d’être heureux. Ils se sont débarrassés en quelques semaines de leur accent khmer, ils ont pris des cours, ils ont fréquenté la faculté, ils ont fait des petits boulots, ils ont passé des diplômes et ils rentrent le soir dans le trois-pièces HLM où leur mère se meurt de douleur et de dépression.


Elle est allongée dans son lit et ne se lève que pour aller aux toilettes et pour se faire à manger, elle parle un français précaire, un français qui lui interdit de consulter un psychiatre, de toute façon elle refuserait, un français qui ne lui permet que de prendre des antidépresseurs et des anxiolytiques qu’un médecin généraliste lui prescrit. Il existe bien un centre à Paris où elle pourrait être reçue par un psychiatre parlant khmer mais c’est loin, une heure et demie de transports en commun et autant pour le retour, et les rendez-vous sont rares. Elle dit qu’elle n’en a pas le courage pour cacher le fait qu’elle n’en a pas envie. Ses enfants, désespérés, pensent qu’elle se laisse mourir et qu’ils ne peuvent rien contre cette mort à petit feu dont elle tente de montrer qu’elle lui convient.

 

Point n’est besoin de raconter l’histoire de cette femme qui a réussi à être sauvée du génocide khmer rouge avec ses deux plus jeunes enfants mais qui a perdu son mari, ses deux aînés et sa famille presque tout entière. Les camps de réfugiés ont terminé le travail sur le plan psychologique. Elle a considéré que son arrivée en France coïncidait avec la fin de son trajet de mère. Ses enfants ne vont plus mourir. 


Elle se terre dans sa chambre, elle ne regarde pas la télévision, elle n’écoute pas la radio, elle ne lit rien. Elle laisse le temps l’engloutir. Il reste un oncle éloigné et un neveu qu’elle a connu petit. Ils viennent la voir en de rares occasions et en reviennent déprimés car elle n’exprime ni envie ni intérêt. Elle ne veut parler de rien, ni du passé heureux, ni du passé tragique, ni du présent et encore moins de l’avenir. Cette femme est la représentante du malheur. Ses enfants s’interrogent : que peut-elle faire de ses journées bétonnées par les murs de l’appartement ? Que fait-elle ? A quoi pense-t-elle ? Ses yeux sont toujours rouges : on sait qu’elle ne cesse de pleurer.


Plus les mois passent et plus les enfants, quand ils rentrent le soir, sentent l’odeur du prahoc mâm comme si leur immersion presque complète dans le monde français les rendait encore plus sensibles aux souvenirs anciens qu’ils pourraient avoir eu envie d’oublier. Ils parlent à leur mère qui leur répond peu et leur khmer s’effiloche.


Il serait temps pour eux de s’émanciper. Mais comment pourraient-ils le faire ? Laisser leur mère seule ? Qui s’occupera d’elle ? Le frère a décidé de se sacrifier le jour où sa sœur a rencontré un jeune homme et que cela a eu l’air sérieux. C’est un « Français » qui ne connaît pas bien le drame khmer et qui le situe a priori d’un point de vue politique, une sorte de gâchis lié aux Américains et aux Vietnamiens, la légende de gauche à laquelle il a adhéré. 


Martin travaille dans l’événementiel. Il y est arrivé par hasard après des études d’histoire qu’il a abandonnées après avoir raté deux fois le Capes. Un désastre pour lui et sa famille. Mais, finalement, il a fait contre mauvaise fortune bon cœur, il gagne beaucoup d’argent par rapport à ses propres standards et il trouve du plaisir à l’accumuler car il est peu dépensier.


Est-ce parce qu’il est une pièce rapportée ? Est-ce parce qu’il veut séduire encore plus sa jeune compagne Pan ? Eh bien il a décidé de s’occuper de Madame Pich.


Quand il vient à l’appartement, il va la saluer dans sa chambre et, au lieu de repartir tout de suite, il lui parle, il lui parle doucement, il lui dit qu’elle n’est pas obligée de parler, elle peut bouger la tête pour lui faire savoir qu’il peut continuer, elle hoche la tête sans le regarder, il lui dit qu’il étudie l’histoire du Cambodge, il lui dit qu’il ne connaissait rien ou presque de cette région du monde, il lui dit que Pan n’a pas envie d’y retourner, elle le sait, que lui se contente d’étudier et de lire des livres. 


Les semaines passent et Madame Pich ne refuse pas d’écouter Martin et ses enfants s’en rendent compte non sans une certaine surprise. Il lui raconte ses progrès dans l’histoire du Cambodge, une histoire qu’elle connaît, c’était une institutrice, son mari était fonctionnaire et elle a toujours vécu dans son ombre. Elle écoute et elle se remet à écouter la radio, FIP. Martin comprend bientôt qu’elle va de nouveau se figer, il approche de la période moderne, il approche du moment où le pays va basculer. Il s’arrête. Et il change de sujet. Il raconte une autre histoire, une histoire qu’elle ne connaît pas et qu’il a apprise à toute allure. Vue de l’extérieur elle est tout aussi tragique. Mais elle ne la fige pas. Bien au contraire. 


Elle ne dit pourtant toujours pas grand-chose. Elle écoute avec beaucoup d’attention. Quand elle sait que Martin va venir, elle se prépare. Elle finit même par le recevoir dans la salle. Ses enfants n’en reviennent pas. Pan réfrène les réflexions qu’elle a envie de faire à son copain. Au fur et à mesure que sa mère semble mieux aller elle sent que leur couple se délite. Un délitement qui a des conséquences curieuses : Pan découvre la gentillesse de Martin, elle découvre un homme qu’elle ne connaissait pas, et cet homme respectable, par une sorte de retournement curieux, ne lui fait plus envie.


Madame Pich est-elle en train de sortir peu à peu du marasme dans lequel elle était plongée ? Martin est prudent mais il se sent pousser des ailes, comme si l’amélioration de son état lui révélait sa propre personnalité. Il ne s’emballe pas mais quand même. Il sait qu’il explore un inconnu dangereux. Il n’est pas psychologue. Il sait, il a lu quelques trucs, qu’il pourrait faire plus de mal que de bien à Madame Pich et qu’il n’y est pas préparé.


Pan lui répète qu’elle ne saurait trop comment le remercier de s’occuper de Mac, il ne sait pas quoi répondre, il est gêné, elle lui dit aussi combien elle est jalouse de cette réussite, il la modère mais se réjouit qu’elle le flatte, il lui dit qu’il fallait sans doute quelqu’un de l’extérieur, il n’a pas tort.


Les mois passent et Martin fréquente plus Madame Pich que sa fille.


Madame Pich dit un jour à sa fille : « Je crois que cela va aller. Je crois que je vais pouvoir sortir. Je crois même que je vais pouvoir aller à Paris. J’ai un rendez-vous. - Un rendez-vous ? - Oui. »


Pan est surprise. Elles parlent français toutes les deux et tout d’un coup elle se rend compte que le français de sa maman est devenu très compréhensible, comme un retour en arrière, à l’époque où elle le parlait dans sa famille… Il y a longtemps.


« Un rendez-vous ? Quand cela ? Avec qui ? Martin t’a trouvé un psychiatre ?

- Non. »


Il y avait longtemps que Pan n’avait pas vu un tel sourire sur le visage de sa mère qui rayonne presque.


« Je vais voir Jean Hatzfeld.

- Jean Hatzfeld, c’est qui ? …

- Un écrivain.

- Un écrivain ?

- Oui. J’ai envie qu’il me parle d’Innocent.

- D’Innocent ?

- Ce serait trop long à t’expliquer.

- Maman… »


Pan pense : Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Devient-elle folle ?


« Ne me regarde pas comme cela. Je suis sérieuse. Je ne perds pas la tête. C’est grâce à Martin. Depuis quelques semaines il me lit des récits du Rwanda et celui d’Innocent m’a bouleversé. Je voudrais en savoir plus. »


Elle reprend : « Innocent Rwililiza est un buveur de Primus. » 


Innocent a raconté à Jean Hatzfeld ce qu’il avait vécu et Madame Pich a écouté Martin lire, s’est bouchée les oreilles et a retenu ce qu’il a dit sur le génocide des Tutsis, comment cela s’était passé pour lui, et il a fait quelques réflexions d’intellectuel. Entre deux Primus tièdes.


Martin apparaît. Il a entendu la conversation entre la mère et la famille. Le livre de Hatzfeld à la main.


Il pleure. Pan est intimidée. 


La page 105 du livre est cornée. Martin lit : « J’ai lu qu’après chaque génocide les historiens expliquent que cela sera le dernier. Parce que plus personne ne pourra accepter une telle infamie. Voilà une blague étonnante. Les responsables du génocide du Rwanda ne sont pas les cultivateurs pauvres et ignorants, pas plus que les milices féroces et alcooliques ; ce sont les gens instruits. Ce sont les professeurs, les politiciens, les journalistes qui se sont expatriés en Europe étudier la Révolution française et les sciences humaines… »


Un terrible sourire sur le visage de Madame Pich…

« Comme chez nous… »


Pan comprend combien Martin....


« Autre chose… »


Martin retient son souffle car il sait ce qu’elle va dire : « Je crois que j’ai envie de rencontrer Rithy Panh… »


(Versailles, février 2020, 18 février 2021, 22 avril 2021)

 

mardi 6 avril 2021

LES LIAISONS DANGEREUSES

 



Ali Bendjouab a hésité longtemps : il n’est jamais bon de raconter à sa propre femme qu’un de ses proches amis trompe la sienne, cela pourrait lui donner l’idée d’avoir des soupçons. Que non seulement il trompe sa femme mais qu’en outre il va partir avec une autre. Ce qui pourrait cette fois donner des idées à sa femme. Bien entendu, son ami Tarek lui a demandé de garder le secret. Il n’a rien promis mais il a fait comme si. D’ailleurs, entre amis, il n’y a pas besoin de promesses, tout se joue dans les regards et dans la confiance. Mais, d’un autre côté, ne doit-on pas tout dire à sa femme ? Sa femme ne lui a-t-elle pas répété plusieurs fois, au moment où ont été fixées les conventions tacites du futur couple dont le fameux « Je t’aimerai toute ma vie » que toutes les statistiques de la terre démentent quotidiennement et démentiront jusqu’à la fin des temps, que la règle d’or, dans un couple, c’est la transparence… et encore plus, bien entendu, si l’un trompe l’autre. Et Ali, à sa connaissance, ne trompe pas sa femme : il n’a donc rien à lui cacher. Si cela lui arrivait de la tromper, la belle secrétaire d’un de ses collègues serait une hypothèse à envisager, il est certain qu’il n’irait pas se confesser. Ni s’en vanter. Mais avec les hommes, tout est possible.


Tarek travaille dans la même grosse société d’informatique qu’Ali : ils travaillent tous les deux sur des projets qui concernent le Ministère de la défense.  Il le prend à part et après quelques propos banals : « J’ai décidé de franchir le pas, je vais quitter Sonia. - Et je la connais, l’heureuse élue ? - No comments. »


Ali : « Et comment pourrais-tu tromper ta femme sans que je m’en sois rendu compte, nous qui passons notre vie ensemble ? - J’ai mes secrets. - Hum… donc, raconte… - Ben, c’est simple, elle quitte son mari, je quitte ma femme et on va s’installer ensemble tous les deux. - Ouah ! Elle a des enfants ? - Oui, deux. - Pas facile. On va faire comme tout le monde, cohabitation, famille recomposée, j’imagine qu’elle aura la garde et pas moi. Un week-end sur deux, la moitié des vacances, ça va faire du barouf. - Effectivement. Tu vas travailler moins ?»


Ali Bendjouab pense à un truc : « Tu l’as dit à Sonia ? - Non, pas encore… - Tu vas le faire quand ? - Incessamment sous peu. - Tu voulais me tester ? - Pas du tout. Je voulais t’informer, tout simplement. - Je suis flatté que tu puisses m’en parler comme cela. C’est quand même, comment dire, une grande preuve d’amitié… - Si l’on veut… C’est aussi une preuve de crainte de l’inconnu alors que la décision, nous l’avons prise depuis déjà plusieurs semaines… - Quoi qu’il en soit : tu es mon ami, tu fais ce que tu veux, je serai derrière toi quoi qu’il arrive. - Merci, vieux, je m’en rappellerai. »


Ali hésite encore avant d’en parler à sa femme. Comment lui expliquer qu’il a pu passer à côté d’un truc aussi gros ? Comment comprendre quelle mouche a piqué son collègue et ami ? Est-ce qu’il aurait pu, s’il avait eu une maîtresse, imprudent comme il est, ne pas se couper ou, bavard comme il est, ne pas céder à des confidences entre deux calculs matriciels et une tasse de café ? Il manque d’imagination pour réaliser. Et il y a Sonia, la femme de Tarek, son enthousiasme, sa façon d’être joyeuse tout le temps, cette grâce naturelle, son art de ne jamais lever le ton avec ses enfants, son intelligence naturelle… La femme parfaite. A la limite, il dirait, il ose à peine le penser, que sa femme pourrait l’imiter avec profit sur certains points. Pourtant, est-ce qu’il a même pensé une seule fois quitter Cherahzade ? Cela ne lui est même pas venu à l’esprit. Il pense à ceci : un jour, en regardant Sonia du coin de l’œil, il s’est dit brièvement qu’il aurait pu rencontrer Sonia avant Cherahzade et se marier avec elle. C’était un fantasme passager, l’idéalisation de la vie des autres, alors qu’il était persuadé que Tarek et Sonia constituaient le couple parfait. Il y a si peu de temps, quand même quatre ans, qu’il est marié avec Cherahzade qu’il n’a pas encore réfléchi qu’il lui serait possible de la tromper. Il ne s’en est même pas créé l’occasion. Quant à son couple, il a un gros problème : ils n’ont pas d’enfants et c’est à cause de lui. Il n’a pas de spermatozoïdes.


Son meilleur collègue qui ne lui cache rien, son meilleur collègue avec qui il travaille jour et nuit, immergés dans un célèbre projet international de télescope embarqué sur satellite dont le but est de tenter de percer les mystères des confins du système solaire, comment a-t-il pu passer à côté de sa liaison et de ses rêves de changement ? Il pense à Sonia et au traumatisme que cela va être pour elle, il pense aux enfants, les histoires de divorce avec enfants l’ont toujours terrifié, comme si les enfants étaient les premières victimes de la vie moderne. 

 

« Qu’est-ce que t’a dit Tarek ? »

Cherahzade est assise en face de lui.

« Je t’ai dit qu’il m’avait dit quelque chose ?

- Oui.

- Je suis abasourdi, accroche-toi, tu vas toi-même être abasourdie, comment te dire, il m’a annoncé… qu’il allait quitter Sonia.

- Non… ? Je n’y crois pas. La pauvre. Et il t’a dit qui était la nouvelle ?

- Non. Il n’a pas voulu me répondre. Je n’ai pas trop insisté.

-Tu es bien un mec.

- Tu veux dire que toi, tu aurais mené un interrogatoire en règle, après lui avoir lu ses droits, de la lumière blanche dans les yeux et des baffes pour le faire parler ?

Elle sourit.

- Non, mais j’aurais essayé de savoir… Si nous la connaissions.

- Il a dit « no comments » quand je le lui ai demandé, pas plus.

- C’est que nous la connaissons.

- C’est ce que j’ai pensé.

- Qui cela peut-il bien être ?

- Je n’en sais rien. 

- Elle est mariée ? Elle a des enfants ? 

- Deux. 

- Ah…»


Ali sent que Cherahzade réfléchit à quelque chose dont il ne sait pas si elle doit lui parler. Aurait-elle une piste ? Hésite-t-elle à la donner ? 


Elle reprend : 

« Bon, parlons un peu morale.

- Comment ?

- Oui, dis-moi un peu ce que tu en penses.

- Ce que je pense de quoi ? 

- Si c’est cool de quitter sa femme pour une autre ?

- Ben, cela dépend du point de vue. Celui de la femme ou celui de la maîtresse ? 

- Marrant. Donc, tu ne le désapprouves pas ?

- Pourquoi voudrais-tu que je le désapprouve ? Il fait ce qu’il veut, pourquoi devrais-je le juger ?

- Parce que nous aimons bien Sonia, que nous la connaissons, que nous connaissons les enfants, et que nous pourrions la plaindre. Je ne te demande pas de le juger, je te demande ton avis… Toi qui le connais… Il lui a annoncé, à Sonia ?

- Je ne crois pas. »


Elle est surprise.

« Il t’en parle et n’a pas encore prévenu l’intéressée. C’est pas un peu mec, comme attitude ?

Ça veut dire quoi ?

- Rien. Donc, si je résume, Ali quitte Sonia, nous ne le jugeons pas parce que cela ne nous regarde pas, nous plaignons quand même Sonia, nous pensons aux enfants, et ainsi va la vie.

- Oui, si on veut.

- Le monde moderne est cool. On juge tout le monde mais, finalement, on a le droit de ne juger personne…

- Pourquoi dis-tu ça ?

- Comme ça. Tu pourrais faire comme lui ? »


Ali regarde sa femme, pétrifié : « Pourquoi me demandes-tu des choses pareilles ? - Oh, pour savoir…»


Cherahzade se demande pourquoi Tarek a menti. Pourquoi il a dit à Ali que la femme avec qui il partait avait deux enfants. Pour le reste, elle est d’accord : il a bien raison de faire ce qu’il a envie de faire.

 

Elle ne sait pas quand elle va annoncer à Ali qu’elle est enceinte et que Tarik est le père. Mais il a déjà dit que cela ne lui ferait rien.


 (Versailles, le 31 décembre 2019)

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