Chez les Benhamou, Maurice et Mounette, le sport national consiste à débusquer les juifs à la télévision. Pas Attal ou Epstein, trop facile, mais Dupont ou Martin. Soit parce que Dubois ou Boulanger ont pris un pseudonyme pour faire carrière, soit parce que leurs parents ou grands-parents ont changé de nom pour se déjudaïser ou pour échapper aux persécutions, soit parce qu’ils sont juifs par leur mère et que leur père s’appelle justement Dupont ou Martin. Le sens inné de la détection de la judéité du couple Benhamou ne se fonde pas sur des données faussement scientifiques tirées de l’anthropométrie raciale : rapport volumétrique entre le nez et le visage, forme du nez, signe du cocker, traces d’accent, doigts en crochet, teint olivâtre, et cetera. La méthode Benhamou n’a pas été testée mais, selon ses utilisateurs, elle « marche ».
Jacques Benhamou, l’aîné de la famille, s’est toujours moqué de ses parents mais il ne leur a pas dit ce qu’il en pensait vraiment et ce qu’il a dit plusieurs fois à ses frères et sœurs : c’est un passe-temps de kommandantur. Il se réfère à une citation dans le style des propos d’un personnage de Saul Bellow : « Wagner est une musique pour camps de concentration » Et il se rappelle aussi le livre de Roger Peyrefitte où tout le monde finissait par être juif (par l’escalier de service ou par alliance).
A l’origine, les Benhamou n’officiaient que sur les quelques maigres chaînes du service public, ce qui restreignait leur sagacité et les amenait à tourner en rond. Mais la libéralisation de l’espace télévisuel par un président de la République dont les Benhamou ont surtout retenu qu’il n’avait pas été blanc bleu pendant le régime de Vichy a élargi le champ des compétences du couple à Canal +, La Cinq, Arte, mais ce n’était que du menu fretin. Désormais qu’internet permet de regarder plus de trois cents chaînes, les Benhamou ne peuvent être qu’à l’ouvrage. Entre les programmes d’informations continues, les talk-shows, les jeux, les émissions diverses et variées sur le jardinage, la maison et surtout la santé, les Benhamou peuvent passer un temps infini à assouvir leur passion : dévoiler.
Les Benhamou, et on ne peut pas dire que ce soit lié à l’âge, ils l’ont toujours fait, ont une autre particularité : ils ne peuvent pas regarder la télévision sans commenter, sans commenter à tout bout de champ, sans faire des réflexions, des remarques, des critiques, plus rarement pousser des cris de joie ou manifester leur enthousiasme, ils n’ont pas de limites, pas de second degré, ce sont leurs enfants qui l’expriment le mieux : « le salon de papa et maman est leur Café du commerce privatisé ». Le dévoilement des juifs n’est donc pas leur seule occupation : comme les ashkénazes ils schmoozent.
Les enfants Benhamou rigolent de tout cela. Après tout, ce n’est pas bien grave, il n’y a pas de témoins, ils ne font de mal à personne, ça les occupe, les antisémites ne font pas des listes en les écoutant… Et, par contagion, il leur arrive, dans leur propre famille, de faire la même chose. C’est rigolo.
Quand le vieil oncle Samuel qui vit dans un EHPAD depuis la mort de sa femme demande à Jacques de venir le voir rapidement, il a quelque chose d’important à lui dire, il s’y rend sans arrière-pensées comme il le fait habituellement seul ou en accompagnant les parents une à deux fois par mois. L’onc’ Sam a toujours été considéré comme un original dans cette famille où le conformisme est la valeur dominante, où l’on entend parfois des mots plus hauts que les autres mais où la poussière est évacuée sous les tapis et les conflits étouffés dès qu’ils se présentent. Samuel est un libertin selon Maurice et Mounette Benhamou. Ils aiment l’adjectif et quand ils le prononcent à propos de l’onc’ Sam, ils expriment un regard entendu. Leur conception du libertinage est assez extensive et commence très vite, par exemple connaître quelqu’un avant le mariage ou tromper une seule fois son époux ou son épouse durant cinquante ans de vie commune… Si les Benhamou avaient appris le quart de la moitié de la vie extra-conjugale de leur beau-frère, ils l’auraient renié jusqu’au restant de ses jours car cette vie dissolue est contraire à leurs valeurs fondamentales et le fait qu’il s’agisse de leur belle-sœur, ils n’auraient pu le supporter.
Samuel est un séducteur, un homme à femmes, il a pratiqué avant, pendant et après son mariage, il n’a jamais renoncé, même en EHPAD où il a des copines. On se doutait bien de quelque chose dans la famille mais qui aurait imaginé qu’il ait été avec autant de constance volage, amoral, coquin, qu’il ne détestait ni la fréquentation des femmes peu farouches, mariées ou non, ni la fréquentation des prostituées quand il était en voyage d’affaires. L’histoire ne dit pas si sa femme le savait, le lui a reproché, en a souffert, en tous les cas elle n’a jamais rien dit, elle n’a jamais fait aucune confidence. Quant aux enfants, ils sont passés à côté et s’ils se sont éloignés de leur père, c’est plus par égoïsme que par ressentiment. Il fallait bien qu’il y ait un excentrique dans la famille…
Tant et si bien que Samuel Attal est entré dans sa quatre-vingt-douzième année. Il dit par bravade, et bien que cela ne soit pas tout à fait vrai, qu’il a échappé à une mort prématurée grâce à son aversion pour les médecins.
« Il faut que je te dise quelque chose. »
Jacques Benhamou est sans doute le plus ouvert de la fratrie. Il ne sait pas du tout ce que l’onc’ Sam va lui dire : cela concernerait-il ses parents ? ses enfants avec lesquels il est plus ou moins fâché depuis de nombreuses années ? ou des enfants qu’il aurait eus hors mariage ?
« Cela ne va pas être facile à entendre.
- Es-tu donc certain que ça vaille le coup de me le dire ?
- Cela fait des années que j’hésite, des années que je me pose la question. Mais, la mort approchant, je trouve qu’il serait juste que tu saches.
- Que je sache quoi ? »
Jacques Benhamou sent que le sang lui monte à la tête, que son cœur s’accélère, qu’une sueur froide arrose ses aisselles… Parce qu’il a lu dans le regard du vieux tonton que ce n'était pas de la tarte.
Le vieil onc’ Sam, dont la voix est devenue insensiblement chevrotante malgré tous les efforts qu’il fait tous les matins depuis des années devant son miroir de salle de bain pour tenter de retrouver sa voix de jeune premier en faisant des exercices d’articulation, s’est dit que le moment est venu. Il a pesé le pour et le contre. Il ne se demande même pas s’il va regretter.
« Je ne suis pas ton oncle.
- Heu ? »
Dans son fauteuil en cuir plastifié dans lequel il est allongé, les repose-pieds redressés, dans l’attitude qui ne trompe pas du vieillard qui va bientôt mourir, Samuel Attal hésite encore.
« Eh bien, je vais te raconter une histoire qui est la tienne mais qui pourrait te bouleverser de façon incroyable. Pourtant je connais ton intelligence, ton calme, ta clairvoyance et rien ne changera dans l’amour que tu éprouveras pour tes parents…
- Oups.
- Tu n’es pas le fils de ta mère.
- Comment ? »
Cette fois Jacques, l’aîné des Benhamou, prend peur. Il a crié. Il se demande s’il ne va pas détaler pour éviter d’entendre la suite.
« Eh bien, ta vraie mère est décédée en couches. Ton père et elle n’étaient pas mariés, c’était une liaison non conforme à ce que le milieu juif de Tiaret pouvait accepter…
- Continue.
- Ils ont donc organisé un mariage à la va-vite et Mounette, ma sœur, t’a élevé comme son fils.
- Je suis son fils.
- Oui, sans nul doute… Tu es son fils, son fils préféré, je dirais même… »
Le vieillard se tait mais Jacques Benhamou sait qu’il n’a pas fini, qu’il hésite encore.
« Tu peux y aller…
- Tu es sûr ?
- Oui… Je savais déjà que quelque chose clochait. Quand je suis allé à Tiaret il y a quelques années, tu sais, un voyage professionnel dont nous avions parlé…
- Je me souviens.
- Eh bien, sans raison, je suis allé consulter les archives. Et je n’ai pas retrouvé mon acte de naissance.
- Cela est arrivé souvent, il y a eu des destructions au moment de l’indépendance. Et tu n’as pas posé de questions ?
- Non, j’avais peur.
- Peur de quoi ?
- Parfois, pour être heureux, il vaut mieux vivre caché.
- Je suis désolé …
- Non, continue… Il y a autre chose, oncle Samuel ? …
- Il y a autre chose, oui. Mais cela ne te fera pas avancer. Je pourrais dire comme dans la chanson, Ta mère n’est pas ta mère et ton père ne le sait pas »
- Oncle Samuel…
- J’en ai trop dit. »
Jacques Benhamou, le calme Jacques Benhamou, a tout d’un coup des envies de meurtre. Il regarde son oncle avec un sourire d’une hypocrisie démoniaque car il l’imagine le crâne broyé par un coup de masse…
« Tu ne peux plus te taire…
- Si, je peux.
- Je ne te lâcherai pas…
- Ce n’est pas bien de s’en prendre à un vieillard… qui ne peut plus se défendre…
- Raconte.
- Hum. »
Il lève les yeux au ciel comme s’il allait faire la dernière mauvaise action de sa vie.
« Ta vraie mère n’était pas juive. Donc, tu n’es pas juif selon la loi mosaïque. »
Jacques Benhamou pense tout d’un coup en ricanant qu’il vaudrait mieux qu’il ne passe pas à la télé, ses parents pourraient entamer une chasse aux juifs et revenir bredouilles.
(Versailles, novembre 2019, jeudi 25 mars 2021, mardi 11 mars 2025)
(Illustration : cimetière juif de Tiaret
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire